IX

POIROT EXPOSE SES DEUX SOLUTIONS

 

Les voyageurs se rassemblèrent dans le wagon-restaurant et prirent place autour des tables. Tous les visages exprimaient l’attente et l’appréhension. La Suédoise continuait à pleurer et Mrs. Hubbard à la consoler.

— Allons, un peu de courage ! Tout va s’arranger. Ne vous laissez pas aller à vos nerfs. Si parmi nous il y a un assassin, on sait bien que ce n’est pas vous. Il faudrait être dément pour vous accuser d’un pareil crime ! Là… Asseyez-vous près de moi et tranquillisez-vous.

Poirot se leva.

L’employé des wagons-lits qui se tenait près de la porte demanda :

— Vous me permettez de rester, monsieur ?

— Certainement, Michel.

Poirot commença :

— Mesdames et messieurs, je m’exprimerai en anglais, puisque vous connaissez tous plus ou moins cette langue. Nous sommes ici pour rechercher la vérité sur l’assassinat de Samuel Edward Ratchett, alias Cassetti. Deux solutions possibles s’offrent à nous. Je vais les exposer devant vous et je prierai ensuite M. Bouc et le docteur Constantine, ici présents, de déterminer laquelle de ces deux solutions est la vraie.

« Vous connaissez tous les faits. Mr. Ratchett a été, ce matin, trouvé assassiné à coups de couteau. Nous savons qu’il vivait encore à 0 h 37 la nuit dernière, puisqu’à cette heure il parla au conducteur à travers la porte. Sur cette montre brisée découverte dans la poche du pyjama de la victime, les aiguilles marquaient 1 h 15. Le docteur Constantine, qui examina le cadavre, situe la mort entre minuit et deux heures du matin. À minuit et demi, ainsi que vous le savez tous, le train est bloqué par la neige. Donc, après cette heure, il est impossible à quiconque de quitter le train.

« Mr. Hardman, membre d’une agence de détectives de New York (plusieurs têtes se tournèrent vers Mr. Hardman) nous certifie que personne n’aurait pu passer devant son compartiment, le n°16, sans être aperçu par lui. Force nous est de conclure que le meurtrier se cache parmi les voyageurs de la voiture Stamboul-Calais.

« Telle était du moins notre hypothèse.

— Comment ? balbutia M. Bouc, interloqué.

— Toutefois, je vais vous en soumettre une autre tout à fait simple. Mr. Ratchett, menacé par un de ses ennemis, donne à Mr. Hardman le signalement de cet individu et lui dit que l’attentat, s’il doit avoir lieu, se produira probablement durant la seconde nuit du voyage.

« Je vous ferai observer, mesdames et messieurs, que Mr. Ratchett en savait peut-être plus long qu’il n’en a révélé. Or, à Vincovci, le colonel Arbuthnot et Mr. MacQueen, descendus un instant sur le quai, ont laissé la porte ouverte. Un individu, ayant endossé sur ses vêtements un uniforme de la Compagnie des Wagons-Lits et muni d’un passe-partout de conducteur, monte dans le compartiment de Mr. Ratchett profondément endormi sous l’influence d’un narcotique. L’assassin le frappe à plusieurs reprises avec une grande violence et quitte le compartiment par la porte communiquant avec celui de Mrs. Hubbard.

— C’est bien cela, approuva l’Américaine.

— En passant, l’homme glisse le couteau dont il s’est servi dans le sac à éponge de Mrs. Hubbard et, sans s’en apercevoir, il perd un bouton de sa tunique. Il se faufile hors du compartiment et longe le couloir. En hâte, il se débarrasse de son uniforme dans un compartiment vide et le fourre dans une valise.

« Quelques minutes plus tard, avant que le train se remette en marche, il descend, toujours par la porte voisine du wagon-restaurant.

Les assistants l’écoutaient, attentifs, en proie à des émotions diverses.

— Et que dites-vous de la montre ? demanda Mr. Hardman.

— Tout s’explique parfaitement : Mr. Ratchett a oublié de retarder sa montre marquant toujours l’heure orientale, en avance d’une heure sur celle de l’Europe centrale. Mr. Ratchett a été assassiné à minuit et quart, et non à une heure et quart.

— Votre raisonnement ne tient pas ! s’écria M. Bouc. À une heure moins vingt-trois, quelqu’un a parlé dans le compartiment de Ratchett : c’était lui ou son meurtrier.

— Pas nécessairement. Une troisième personne est peut-être entrée pour parler à Ratchett et l’a trouvé mort. Elle a sonné pour prévenir le conducteur, puis a compris la situation et, craignant d’être incriminée, elle a répondu en laissant croire qu’elle était Ratchett.

— C’est possible, acquiesça M. Bouc.

Poirot observait Mrs. Hubbard :

— Qu’alliez-vous dire, madame ?

— Je ne sais plus. Croyez-vous que moi aussi j’ai oublié de retarder ma montre ?

— Non, madame. Vous avez sans doute entendu l’homme passer, mais inconsciemment… et plus tard, en proie à un cauchemar, vous avez cru qu’il y avait un homme dans votre compartiment. Vous vous êtes réveillée en sursaut et avez sonné.

— C’est encore possible, admit Mrs. Hubbard.

La princesse Dragomiroff observait Poirot :

— Monsieur, comment expliquez-vous le témoignage de ma femme de chambre ?

— Cela paraît très simple, madame. Votre femme de chambre reconnaît comme étant le vôtre le mouchoir que je lui présente, mais elle s’efforce de détourner les soupçons de votre personne. Elle a rencontré l’homme, mais bien plus tôt, quand le train stationnait encore en gare de Vincovci. Elle prétend l’avoir vu plus tard, toujours avec la vague idée de vous fournir un solide alibi.

La princesse inclina gracieusement la tête :

— Vous prévoyez tout, monsieur. Je vous admire…

Un silence suivit.

Puis tout le monde sursauta : le docteur Constantine assenait sur la table un violent coup de poing.

— Non, non et non ! Vos explications ne me satisfont nullement ! Elles pèchent en une douzaine de points. Le crime n’a pas été commis de cette façon… Vous le savez aussi bien que moi, monsieur Poirot.

Le détective lança un coup d’œil au médecin.

— Je vois bien qu’il me faudra revenir à ma première hypothèse. Mais n’abandonnez pas celle-ci trop vite. Peut-être l’adopterez-vous tout à l’heure.

Poirot se retourna vers son auditoire.

— Il existe, du crime, une autre explication aussi plausible. Voici comment j’y suis parvenu.

« Après avoir recueilli toutes vos dépositions, je m’assis et fermai les yeux afin de mieux réfléchir. Certains points me paraissaient dignes d’attention, je les énumérai à mes deux collègues. J’en avais déjà élucidé quelques-uns, entre autres la présence d’une tache de graisse sur un passeport… Mais plusieurs demeuraient obscurs. Le plus important est la remarque que me fit M. Bouc au déjeuner, le lendemain de notre départ de Stamboul, à savoir que les voyageurs réunis dans ce train sont de nationalités et de classes sociales étrangement variées.

« Le fait me parut assez bizarre et je me demandai s’il devait se reproduire fréquemment. Je me dis que oui… mais seulement aux Etats-Unis. Dans une famille américaine, on pourrait trouver à la fois un chauffeur italien, une gouvernante anglaise, une nurse suédoise, une femme de chambre française, et ainsi de suite… Cela me conduisit à attribuer à chacun une fonction dans le drame de la famille Armstrong, tout comme un metteur en scène distribue les rôles de son scénario. J’obtins un résultat fort intéressant.

« J’examinai alors séparément la déposition de chaque personne et j’arrivai à de curieuses constatations. Prenons d’abord l’interrogatoire de Mr. MacQueen. La première entrevue se passa sans incident, mais la seconde fois que je le questionnai, il fit une remarque pour le moins étrange. Comme je lui apprenais la découverte d’un billet ayant trait à l’affaire Armstrong, il me dit : « Pourtant…» Puis, après une hésitation : « Je veux dire que le vieux avait tort de laisser traîner ce papier. »

« Je compris tout de suite qu’il s’était ravisé. Supposons qu’il eût achevé sa phrase : « Pourtant, ce papier a été brûlé ! » En ce cas, MacQueen avouait connaître l’existence de ce billet et sa destruction… en d’autres termes, il était ou le meurtrier ou le complice de celui-ci. Et d’un !

« Ensuite, le valet de chambre. Il affirmait que son maître avait coutume de prendre un narcotique lorsqu’il passait la nuit dans le train. Version assez vraisemblable, mais croyez-vous que Ratchett cherchait tant que cela à dormir la nuit dernière ? Le revolver placé sous son oreiller démontre le contraire. Ratchett voulait se tenir sur ses gardes. Si on lui a administré un narcotique, c’est à son insu. Qui est-ce, sinon MacQueen ou le valet de chambre ?

« Venons-en au témoignage de Hardman. Je crois tout ce qu’il a dit concernant sa propre identité, mais en ce qui regarde la méthode employée par lui pour veiller sur la sécurité de Mr. Ratchett, sa version ne tient pas debout. La seule manière efficace de protéger la vie de Ratchett était de passer la nuit dans son compartiment ou de se placer à un endroit d’où il pouvait surveiller sa porte. L’unique déduction qui ressort de sa déposition, c’est que personne en dehors des voyageurs déjà dans le wagon, ne pouvait avoir tué Ratchett, ce qui limitait le cercle des investigations à la voiture Stamboul-Calais. Ce détail me parut plutôt bizarre, et je songeai à ne point le négliger par la suite.

« Vous devez tous savoir maintenant que j’ai surpris des bribes d’une conversation entre Miss Debenham et le colonel Arbuthnot. Fait à retenir : le colonel l’appelait Mary et semblait être en rapports assez intimes avec elle. Cependant, le colonel affirmait avoir fait la connaissance de Miss Debenham dans le train. Mais je sais à quoi m’en tenir sur la mentalité d’un Anglais comme lui : même si le colonel avait reçu le coup de foudre, il eût procédé lentement et avec tout le décorum d’usage. J’en conclus que le colonel Arbuthnot et Miss Debenham se connaissaient de longue date et cherchaient à se faire passer pour étrangers l’un à l’autre.

« Passons maintenant à Mrs. Hubbard. Cette dame prétend que, de sa couchette, elle ne peut voir si la porte de communication est verrouillée ou non : elle prie Miss Ohlsson de s’en assurer pour elle. Parfait, si elle avait occupé les compartiments numéros 2, 12, 14, etc… Dans les numéros pairs, le verrou se trouve juste au-dessous de la poignée de la porte, mais dans les numéros impairs, comme le numéro 3 qu’occupait Mrs. Hubbard, le verrou, placé au-dessus de la poignée, ne pouvait être masqué par le sac à éponge. J’arrive donc à cette déduction que Mrs. Hubbard inventa cet incident de toutes pièces.

« Maintenant, laissez-moi vous dire un mot à propos de l’heure. La montre fut découverte… dans la poche du pyjama de Ratchett, endroit plutôt singulier, étant donné qu’à la tête du lit se trouve un crochet porte-montre. Dès lors, je fus convaincu qu’on avait déposé avec intention la montre de Ratchett dans sa poche après avoir déplacé les aiguilles. Le crime n’a donc pas été commis à une heure et quart.

« A-t-il été perpétré plus tôt, à une heure moins vingt-trois minutes pour préciser ? M. Bouc serait porté à le croire et donne comme explication le cri qui m’a réveillé à cette heure-là. Mais Ratchett, sous l’influence d’un narcotique, ne pouvait crier. Sans quoi il aurait été également capable de se défendre ; or on n’a constaté aucune trace de lutte.

« Je me souvins qu’à deux reprises MacQueen m’avait signalé que Ratchett ne parlait pas du tout le français : je compris alors que ce qui s’était passé à une heure moins vingt-trois minutes n’était qu’une comédie destinée à me donner le change. N’importe qui pouvait déceler le maquillage de la montre… d’un usage courant dans les romans policiers. On s’imaginait donc que je ne manquerais pas de voir clair sur ce point. Fier de ma perspicacité, j’aurais affirmé que Ratchett ignorant le français, la voix entendue à une heure moins vingt-trois minutes ne pouvait être la sienne et qu’il était déjà mort. Or, je suis convaincu qu’à une heure moins vingt-trois, Ratchett était encore plongé dans son sommeil artificiel.

« Toutefois, la farce faillit réussir. J’ouvris ma porte, je regardai dans le couloir et j’entendis distinctement la phrase prononcée en excellent français. Si je ne suis pas assez futé pour en deviner le sens, on me l’expliquera. MacQueen, au besoin, viendra me dire : « Excusez-moi, monsieur Poirot, ce n’est sûrement pas Mr. Ratchett qui a parlé. Il ignore absolument le français. »

« Quand donc a eu lieu le crime ? Et qui est l’assassin ?

« Selon moi – et je n’avance ici qu’une opinion personnelle –, le crime a été commis vers deux heures, heure extrême indiquée par le docteur Constantine.

« Qui a tué Ratchett ?…

Poirot fit une pause et considéra ses auditeurs. Il n’aurait pu se plaindre de leur manque d’attention. Tous les regards étaient braqués sur lui. Pendant un moment, le silence fut absolu.

Poirot continua d’une voix lente :

— Je fus surpris de la difficulté que j’éprouvais à rejeter l’entière culpabilité sur l’un quelconque des voyageurs, alors que, bizarre coïncidence, l’alibi de chacun se trouvait confirmé par le personnage qui, à mon avis, paraissait le moins qualifié. Ainsi, Mr. MacQueen et le colonel Arbuthnot ont, l’un pour l’autre, fourni de solides témoignages… Or, ces deux hommes me semblaient peu faits pour lier conversation entre eux au cours d’un voyage. De même, le valet de chambre anglais et l’Italien, la demoiselle suédoise et la jeune Anglaise.

« Soudain, une grande clarté se fit en moi. Tous étaient coupables. Que tant de gens, mêlés au drame de la famille Armstrong, voyagent dans le même train, ne pouvait être l’effet du hasard. Tout cela avait été concerté longtemps à l’avance. Je me remémorai une remarque du colonel au sujet de la sentence prononcée par un jury. Un jury se compose de douze membres… et Ratchett avait été frappé de douze coups. Cette fois, la réunion de personnages de tous rangs et de toutes nationalités dans le Stamboul-Calais, à une saison où ce train habituellement est presque vide, s’expliquait.

« Si Ratchett avait échappé à la justice américaine, sa culpabilité ne faisait pas l’ombre d’un doute. J’imagine alors un jury de douze membres qui le condamnent à mort et se voient obligés de se transformer en exécuteurs pour appliquer leur sentence. Sous cet angle, tout le mystère s’éclaircit.

« Un rôle nettement déterminé est assigné à chacun des voyageurs. Tout est prévu dans le moindre détail et sans risque aucun. Si le soupçon pèse sur l’un des membres de cette association de justiciers, les autres l’innocentent par leur témoignage et embrouillent les recherches. D’autre part, la prétendue surveillance de Hardman empêche que l’on accuse injustement quiconque du dehors.

« Cette solution met admirablement en lumière tous les épisodes du drame. La nature des blessures infligées par douze personnes différentes ; les lettres de menaces écrites simplement pour établir un témoignage – Ratchett en avait reçu de réelles que MacQueen avait détruites et auxquelles il avait substitué les autres –, l’histoire Hardman, chargé par Ratchett de le protéger…, un mensonge d’un bout à l’autre ; le signalement « petit homme brun à la voix de femme », ingénieuse invention puisqu’elle possède le mérite d’innocenter le conducteur de ce train et qu’elle pourrait s’appliquer aussi bien à un homme qu’à une femme.

« L’idée de frapper à coups, de couteau surprend tout d’abord, mais, à la réflexion, aucune autre arme ne convenait mieux en l’occurrence. Tous, forts et faibles, peuvent se servir d’un poignard et l’arme blanche est silencieuse. Je m’abuse peut-être, mais voici comment j’imagine la scène : chacun pénètre à son tour dans le compartiment obscur de Ratchett, en traversant le compartiment de Mrs. Hubbard, et frappe ! Aucun ne reconnaîtrait la blessure qu’il a faite et nul ne saurait dire qui a donné le coup mortel.

« La dernière lettre, que Ratchett découvre probablement sur son oreiller, a été brûlée avec soin. Rien ne révélant le rapport entre la famille Armstrong et l’homme assassiné, il n’existe pas de raison de suspecter aucun des voyageurs. On pourrait croire à un meurtrier venu du dehors et le « petit homme brun à la voix de femme » aurait, en effet, été aperçu descendant du train à Brod par un ou plusieurs voyageurs du Stamboul-Calais.

« Je ne vois pas exactement ce qui arriva quand les conspirateurs découvrirent que l’arrêt du train rendait impraticable cette deuxième partie de leur programme. Je suppose qu’ils tinrent rapidement conseil, et décidèrent d’agir à tout prix. Cette fois les soupçons pèseraient immanquablement sur un ou plusieurs d’entre eux, mais cette éventualité était déjà prévue et on y avait remédié. Il restait à dérouter davantage encore les enquêteurs. Dans ce dessein deux simulacres de « pièces à conviction » sont abandonnés sur le lieu du crime… l’un incriminant le colonel Arbuthnot qui possédait un alibi irrécusable et dont les relations avec la famille Armstrong étaient difficiles à établir. L’autre, le mouchoir, accusant la princesse Dragomiroff : étant donné son rang social, sa faiblesse physique et son témoignage soutenu à la fois par sa femme de chambre et le conducteur, on la considère comme hors de cause. Comme pour compliquer à plaisir la comédie, une femme en peignoir rouge passe sur la scène, et afin que je connaisse l’existence de cette femme, on frappe à ma porte. Je me lève pour jeter un coup d’œil au-dehors, je vois le peignoir disparaître au fond du couloir. Trois autres témoins, judicieusement choisis, l’ont vu également : le conducteur, Miss Debenham et MacQueen. Le plaisantin qui a eu l’idée de fourrer ce peignoir dans ma valise, pendant que je poursuivais l’interrogatoire, me paraît doué d’un réel sens de l’humour. J’ignore d’où vient ce vêtement, mais je soupçonne qu’il appartient à la comtesse Andrenyi : ses bagages ne renfermaient, en effet, qu’un élégant déshabillé de lingerie tout garni de dentelles et qui ne pouvait guère remplacer le peignoir.

« Ayant appris que la lettre soigneusement brûlée avait en partie échappé à une destruction complète et que le mot Armstrong avait pu être lu, MacQueen s’empressa de communiquer aux autres ce renseignement. Désormais, la comtesse Andrenyi se tient sur ses gardes et c’est à ce moment que le comte songe à maquiller son passeport.

« L’un après l’autre, tous les voyageurs nient avoir connu la famille Armstrong. Sachant que je ne possède aucun moyen d’investigation immédiat, ils se figurent que je ne suivrai cette piste que si l’un d’eux éveille mes soupçons.

« Autre point à éclaircir : si mon hypothèse est juste – et je crois ne pas me tromper –, le conducteur du wagon-lit entre dans le complot. Mais, en ce cas, cela nous donne treize inculpés au lieu de douze. Contrairement à la formule habituelle : « Parmi cette foule, il s’agit de découvrir le coupable », je me trouve placé devant un groupe de treize personnes dont une, une seule, est innocente.

« J’arrive à cette conclusion pour le moins bizarre : la personne qui n’a point participé au crime est précisément celle qui paraît la plus suspecte, à savoir la comtesse Andrenyi. Lorsque le comte jura sur l’honneur que sa femme n’avait pas quitté son compartiment de toute la nuit, il le fit avec un tel accent de franchise que je ne pus douter de sa parole. Je compris alors que le comté avait, pour ainsi dire, pris la place de sa femme.

« Pierre Michel était donc complice. Pour quelle raison cet honnête employé, depuis tant d’années au service de la Compagnie, trempait-il dans ce crime ? Il me semblait impossible de découvrir un lien quelconque entre ce Français et la famille Armstrong. Tout à coup je me souvins que la bonne d’enfants était une Française… Et si c’était la propre fille de Pierre Michel ? Tout s’expliquerait… même l’endroit choisi pour commettre le crime.

« Y a-t-il d’autres personnes dont les relations avec la famille Armstrong demeurent incertaines ? J’inscris le colonel Arbuthnot comme un ami du colonel Armstrong… probablement ont-ils fait la guerre ensemble.

« Quant à la femme de chambre Hildegarde Schmidt, je devinai sa situation chez les Armstrong. Peut-être suis-je un peu gourmand, mais je flairai en elle une bonne cuisinière. Je lui ai tendu un piège et elle s’y est laissé prendre. « Je sais que vous êtes un excellent cordon-bleu », dis-je. Elle me répondit : « C’est vrai, mes patronnes m’ont toujours fait ce compliment. » À part moi, je songeai qu’en tant que femme de chambre, elle n’avait guère l’occasion de déployer ses talents culinaires.

« Ensuite vient Hardman. Selon toute apparence, il se classe tout à fait en dehors de la maison des Armstrong, et je l’imaginai dans la situation du fiancé de la jeune Française. Je fis devant lui allusion au charme des étrangères et aussitôt j’obtins la réaction désirée. Ses yeux s’embuent de larmes, il prétexte que la blancheur de la neige l’éblouit.

« Reste Mrs. Hubbard, à qui fut confié le rôle principal dans le drame. Occupant le compartiment qui communique avec celui de Ratchett, elle offre, plus que tout autre, prise aux soupçons et elle ne peut alléguer aucun alibi. Pour jouer aussi parfaitement le personnage un peu ridicule de la femme américaine en adoration devant ses enfants, il faut être une grande comédienne. Une telle artiste existait dans la famille Armstrong : la mère de Mrs. Armstrong, Linda Arden, l’artiste fameuse.

Poirot s’arrêta.

Alors, d’une voix merveilleuse de timbre et nuancée avec art, d’une voix qui ne ressemblait en rien à celle qu’on avait entendue au cours de la journée, Mrs. Hubbard avoua :

— Que voulez-vous ? Il me semble toujours jouer la comédie !

Et elle continua d’un air rêveur :

— Cette erreur stupide au sujet du sac à éponge démontre une fois de plus qu’on doit répéter son rôle jusqu’à la dernière minute. Nous avons fait une répétition générale dans le train en venant… Sans doute occupais-je un compartiment pair, et je n’ai pas songé, ensuite, à vérifier la place des verrous.

Elle changea légèrement de position et regarda Poirot bien en face.

— Monsieur Poirot, je vous admire. Toutes vos déductions sont exactes. Vous ne sauriez imaginer ce que fut la tragédie… en ce jour terrible… à New York. J’étais folle de désespoir… les domestiques étaient frappés de douleur… Le colonel Arbuthnot, l’ami intime de John Armstrong, se trouvait présent, bouleversé d’horreur et de colère.

— Armstrong m’a sauvé la vie pendant la guerre, déclara le colonel.

— Ce jour-là, dans notre indignation, dans notre chagrin, dans notre fureur – peut-être avions-nous perdu la tête, qu’en sais-je ? – nous décidâmes… le meurtrier ayant échappé au châtiment… de lui infliger nous-mêmes la peine suprême qu’il méritait. Nous étions douze… ou plutôt onze, le père de Suzanne habitant en France. Tout d’abord, nous voulions tirer au sort pour savoir qui exécuterait la sentence, mais, en fin de compte, nous nous rangeâmes à l’avis d’Antonio, le chauffeur ; Mary et Hector MacQueen ordonnèrent les détails de la mise en scène.

« La préparation de notre complot prit un temps considérable. Il nous fallut d’abord retrouver l’assassin, qui se cachait sous le nom de Ratchett. Hardman s’en chargea. Ensuite, Masterman et Hector réussirent à s’engager à son service. Le colonel Arbuthnot exigeant que le nombre douze fût respecté, nous confiâmes notre dessein au père de Suzanne. L’idée de venger sa fille unique qui s’était suicidée l’incita à se ranger à nos côtés. Le colonel Arbuthnot répugnait à l’idée de frapper le coupable à coups de couteau, mais il comprit que cette méthode aplanissait bien des difficultés.

« Hector nous apprit que Ratchett comptait tôt ou tard se rendre à Paris par l’Orient-Express. Pierre Michel travaillant sur ce parcours, la chance nous favorisait et, de cette façon, le crime ne serait pas imputé à un innocent du dehors.

« Nous dûmes naturellement en parler au mari de ma fille, qui insista pour nous accompagner. Hector s’arrangea pour que Ratchett se décidât à voyager le jour où Michel serait de service. Notre intention était de louer tout le wagon-lit du train Stamboul-Calais ; malheureusement, un des compartiments était réservé à un directeur de la Compagnie. Quant à Harris, il n’existait pas ; il eût été dangereux de prendre un étranger dans le compartiment d’Hector. Et, à la dernière minute, vous-même vous êtes présenté…

Elle fit une pause.

— À présent, monsieur Poirot, reprit-elle, vous connaissez toute l’histoire. Qu’allez-vous décider ? Si vous devez faire un rapport officiel, ne pourriez-vous me rendre uniquement responsable ? J’aurais volontiers frappé moi-même ce monstre de douze coups ! Non seulement il a tué ma fille et la petite Daisy, et cet autre bébé qui aurait pu vivre, mais avant de nous enlever notre chère mignonne, il avait assassiné d’autres enfants et rien ne dit que, dans l’avenir, il n’eût pas récidivé. La société, sinon la légalité l’avait condamné, nous n’avons fait qu’exécuter la sentence. Je demande à répondre seule de cet acte… Pourquoi entraîner après moi tous ces braves cœurs : ce pauvre Michel… Mary et le colonel Arbuthnot ?… Ils s’aiment…

La voix de la tragédienne emplissait l’espace étroit du wagon… cette voix riche, profonde, pathétique, qui avait fait vibrer d’émotion tant d’auditoires enfiévrés.

Poirot interrogea son ami du regard.

— En tant que directeur de la Compagnie, quelle est votre opinion, monsieur Bouc ?

M. Bouc s’éclaircit la voix.

— Selon moi, mon cher ami, votre première supposition est la bonne… sans aucun doute. Quand la police yougoslave se présentera, nous lui remettrons un rapport rédigé dans ce sens. Etes-vous de cet avis, docteur ?

— Certainement. En ce qui concerne les constatations médicales, il me semble que… que j’ai fait une ou deux suggestions fantaisistes.

— Après cet exposé de mon point de vue personnel, j’ai l’honneur, mesdames et messieurs, de me dessaisir de cette affaire, acheva Poirot.

 

FIN

 

Le crime de l'Orient-Express
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